Imaginez : une enseignante attrape un élève et lui mord la main. Une telle vidéo a récemment circulé dans une école suisse dont la directrice est une de mes amies. Cette agression est inimaginable et impardonnable ! Pourtant, aussi choquante que la vidéo ait pu paraître, elle s'est finalement révélée être un faux sophistiqué, créé par l'IA. Les conséquences, elles, étaient bien réelles. La vidéo est devenue virale, et l'enseignante a dû se mettre en arrêt maladie.
Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Dans nos salles de classe, nous sommes de plus en plus souvent confrontés aux conséquences des nouvelles possibilités numériques et à la diffusion fulgurante de l'information sur les réseaux sociaux.
Les enfants ont besoin d'adultes attentifs et bienveillants, qui les écoutent, leur posent des questions et conviennent avec eux de règles claires.
Que ce soit parce que l'IA est utilisée pour créer, diffuser et envoyer des images à caractère sexuel de camarades de classe, parce que les enfants se retrouvent pris dans des bulles politiques sur les réseaux sociaux, ou encore, dans le pire des cas, parce qu'ils en viennent à se radicaliser.
Des opportunités plutôt que des risques
Cet article n'a pas pour but d'attiser la peur, et encore moins de condamner de manière générale les jeunes. Au contraire : il s'agit de mettre les choses en perspective, de sensibiliser et de réfléchir ensemble à la voie que nous voulons emprunter en Suisse pour protéger efficacement les enfants et les adolescents dans un monde de plus en plus numérique – sans pour autant compromettre leurs chances.
Les médias numériques, en particulier les réseaux sociaux et les jeux vidéo, marquent le quotidien de nos enfants. Ils ouvrent des espaces d'échange, de créativité et d'information. Des amitiés se nouent au-delà des frontières géographiques, des personnes partageant les mêmes idées se rencontrent, des talents se révèlent. De nombreux jeunes utilisent les réseaux sociaux non seulement pour se divertir, mais aussi pour s'informer sur des sujets d'actualité ou créer leurs propres contenus.
Dans le même temps, des études mettent de plus en plus en évidence les aspects négatifs : troubles du sommeil, problèmes de concentration, cyberharcèlement ou utilisation excessive constituent des risques réels. C'est notamment lorsque les contenus ne sont pas adaptés à l'âge ou que le temps passé en ligne devient excessif que les problèmes de santé et les difficultés psychosociales peuvent s'aggraver. Se contenter d'interdictions ne suffit pas. Nos enfants ont besoin d'accompagnement, de conseils et de protection, et ce à plusieurs niveaux.
Face à cette évolution fulgurante, l'Association faîtière des enseignantes et enseignants de Suisse (LCH) a adopté en novembre 2025 une prise de position intitulée « Une utilisation responsable des médias numériques ». Elle y préconise une triple stratégie : le renforcement du rôle des parents, une éducation aux médias obligatoire à l'école et des mesures de protection légales claires.
La protection de nos enfants est une responsabilité partagée entre les familles, l'école, les responsables politiques et les opérateurs de plateformes.
1. Votre rôle en tant que parents
En tant que tuteurs légaux, vous êtes les principales figures de référence de vos enfants, y compris dans l'espace numérique. Votre attitude, votre propre comportement en tant qu'utilisateurs et votre disposition à dialoguer influencent considérablement la manière dont vos enfants utilisent leur smartphone, leur tablette et leur console de jeux. Les enfants n'ont pas besoin de parents particulièrement férus de technologie. Ils ont besoin d'adultes intéressés et attentifs, qui les écoutent, leur posent des questions et conviennent avec eux de règles claires et compréhensibles.
Étant donné que l'utilisation réfléchie des médias numériques commence très tôt, il est jugé utile que les pédiatres, les sages-femmes, les crèches, les centres de conseil aux parents et les tuteurs légaux fournissent des informations sur une utilisation adaptée à l'âge dès la petite enfance, par exemple au moyen de fiches d'information disponibles en plusieurs langues.
2. Éducation aux médias à l'école
Les écoles ont elles aussi un rôle à jouer. Si nous voulons protéger nos enfants, il faut leur donner les moyens d'y parvenir. Cela passe par une éducation aux médias adaptée à leur âge dans toutes les écoles. Il faut donner aux enfants et aux adolescents les moyens d'exploiter activement les opportunités offertes par les espaces numériques et d'identifier les risques par eux-mêmes.
Cela implique de démasquer les fausses informations, de comprendre le fonctionnement des algorithmes et de connaître les conséquences juridiques de la diffusion d'images ou de vidéos. L'éducation aux médias est aujourd'hui aussi fondamentale que la lecture, l'écriture et le calcul.
Un monde numérique qui offre des libertés tout en respectant certaines limites est possible. Pour cela, il faut avoir le courage d'assumer ses responsabilités.
Les exemples cités plus haut le montrent : les possibilités techniques évoluent à un rythme effréné. Les deepfakes sont de plus en plus réalistes, et les contenus se diffusent de plus en plus rapidement. Il est donc d'autant plus important que nous, en tant que société, ne nous contentions pas de courir après les événements, mais que nous agissions de manière proactive. La protection de nos enfants n'est pas une question d'enthousiasme pour la technologie ou de pessimisme culturel. C'est une mission commune qui incombe aux familles, à l'école, aux responsables politiques et aux exploitants de plateformes.
Si nous prenons les enfants au sérieux, ce n'est pas en les isolant que nous les rendons plus forts, mais en leur apportant des compétences, des règles claires et un cadre fiable. Un monde numérique qui offre des libertés tout en respectant certaines limites est possible. Pour cela, il faut avoir le courage d'assumer ses responsabilités – et la volonté commune de ne pas laisser nos enfants traverser seuls la jungle numérique, mais de les y guider en toute sécurité.
3. Mesures de protection prévues par la loi
Cependant, l'accompagnement scolaire et parental ne suffit pas à lui seul. Les plateformes ne sont pas des espaces de jeu neutres, mais des systèmes régis par des considérations économiques dont l'objectif est de capter le plus d'attention possible. C'est pourquoi il est nécessaire de mettre en place des limites d'âge légales contraignantes pour les médias numériques, ainsi qu'un système de vérification de l'âge techniquement efficace qui ne porte pas atteinte à la protection des données.
Les exploitants de plateformes devraient être tenus de mettre en place des fonctions de protection standard : des filtres contre les contenus préjudiciables, des limites de temps d'utilisation et des restrictions concernant les interactions à risque.
Le 3 mars 2026, l'«initiative sur Internet» a été lancée. Elle réclame des règles claires pour les plateformes technologiques, les moteurs de recherche et les systèmes d'intelligence artificielle. L'objectif est de lutter efficacement contre les dangers sociaux tels que les contenus pédopornographiques, la violence sexuelle, la radicalisation, la cybercriminalité et la désinformation. Les plateformes doivent être davantage responsabilisées afin de protéger la démocratie et les droits fondamentaux dans l'espace numérique.
Quelle que soit la position politique que l'on adopte vis-à-vis de cette initiative, celle-ci montre clairement que le débat sur la mise en place de lignes directrices contraignantes dans l'espace numérique a désormais gagné le grand public – et c'est une bonne chose.





